Mon pays était beau, d'une beauté sauvage, et l'homme et le cheval, et le bois et l'outil

vivaient en harmonie, jusqu'à ce grand saccage , personne ne peut plus simplement vivre ici ! 

Jean Ferrat


Cahiers d'un chevrier qui venait de la ville


 

PROLOGUE

Le monde change, nous n’y pouvons rien. Dépassés par un progrès qui a pris le relais de nos volontés, nous n’avons plus qu’à subir… Peut-être à espérer.

Mais davantage que les bouleversements qui modifient la planète, ce sont les petits détails qui marquent le plus les acteurs involontaires que nous sommes d’une époque frontière.

Ce sont les anecdotes, ces mille histoires de rien qui écrivent la vie et la mémoire d’un village. De modestes aventures qui, le soir, animent les conversations entre amis réunis.

            Voici une galerie de portraits, une galerie sans célébrité, une galerie toute simple composée de gens simples. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement volontaire… Elles existent toutes !

Les situations tantôt cocasses, parfois dramatiques dans lesquelles elles se débattent sont également réelles. C’est à ces anonymes que je dédie ces nouvelles. À tous ces braves gens qui, sans le savoir, avec leurs mots à eux, m’ont raconté leur vie, leurs peurs, leurs espoirs et leurs doutes.

Vindicatifs, doux, durs, tendres, sévères, coléreux, drôles ou effacés, ils ont tant de choses à dires.


Un premier extrait 

 

Lecteur, toi et moi n’avons pas été présentés. Ainsi tu risques de t’égarer dans le fatras désordonné d’un tombereau de souvenirs livrés en vrac.  Voici donc quelques explicitations préalables.

En 1985, j’ai 26 ans. Bien décidé à me transformer en éleveur fromager, je largue ma vie de conseiller juridique, loue une ferme, achète quelques chèvres anémiques, récupère cinq hectares d’une terre que les campagnards nomment « les délaissés ».

Champ d’orties, de ronces, de mauvaises herbes, il n’y a pas grand-chose à tirer de ces parcelles infréquentées. Seul un grand rêveur citadin, nouvellement barbu et passablement allumé peut espérer tirer profit de ces terrains de bas, méprisés de tous, inondés dès les premières pluies, infestés de taons agressifs, de moustiques affamés et d’un tas d’autres bestioles rampantes et inavouables.

Notre fermette se situe à quelques kilomètres du petit village médiéval de Néronde. Construit dans une région de basse montagne, localement appelée les montagnes du Matin, ce petit patelin, posé adroitement sur les premiers contreforts des monts du Lyonnais, domine la plaine du Forez.

Attention ! Touriste et résident de passage, qu’une chose soit bien claire !

« Ne sera Nérondois que celui qui naîtra à Néronde ».

Un jour un indigène, notable villageois, m’a déclaré de la plus sérieuse des façons :

— Ton fils le plus jeune est né et a grandi chez nous. À sa mort, il aura droit à sa place dans notre cimetière. Quant à toi, bien que nous t’appréciions, tu demeureras l’homme qui vit ici, mais qui vient d’ailleurs.

Dans ce petit patelin du monde rural, comme dans beaucoup d’autres, l’étranger venu s’installer, qu’il provienne de Balbigny, ville située dans la plaine, à seulement quelques kilomètres de là, ou qu’il arrive de bien plus loin, demeurera pour les autochtones « La pièce rapportée ». Celui qui jamais ne sera vraiment assimilé, mais avec lequel les plus sages accepteront de traiter. Il faut bien du sang neuf, il y a trop de cousins dans la commune. Et puis il faut des mains pour les nombreuses maisons abandonnées qui s’écroulent.

Bref ! Nous nous installons !

Vient le temps des rires et des chants ! Pipeaux, guitares, fleurs dans les cheveux… Notre maison est celle du Bon Dieu. Les copains passent et repassent. Ils squattent la grange et les chambres.
Nous chantons du Dylan, du Corringe : « La route m’appelle et m’attire ». « Venez à moi les paumés ! »

Nous écoutons pousser barbes et cheveux. Nous fumons des pétards ! Nous nous amusons. Ma rassurante prime de licenciement fond comme neige au soleil. Vivre d’amour et d’eau fraîche est un doux rêve que rapidement la faim estompe. Tout le monde dehors, il va falloir se mettre au boulot ! Plus d’oisif !

C’est auprès de paysans à la retraite que nous allons apprendre notre métier de chevrier.

Faucher à la faux, tasser le foin en vrac, accompagner les caprines aux maquis afin qu’elles « grignotent » fleurs sauvages et acacias, traire à la main, élever notre chien de berger, mouler nos fromages à l’ancienne, faire notre pain, couper notre bois… Bref ! Vivre presque en autarcie. Nos mains maladroites vont apprendre à dompter quelques outils démodés. Ces gestes d’avant, ce sont les anciens qui vont nous les enseigner. Ceux qui vont traverser de leur belle présence les pages à venir. Ils étaient d’une autre époque. Ils riaient de nous souvent. Mais ils nous ont reçus, aidés, soutenus et même parfois nourris.

— Viens te servir dans mon jardin ! Gamin 
— Tiens, je t’ai amené des œufs, de la salade et un lapin

Combien de fois, en échange de quelques menus services, ils ont partagé avec nous la soupe, la confiture, les conserves, le vin rouge de la cave, les fruits.

Aujourd’hui ils ne sont plus là. Leurs modestes exploitations sont devenues maisons de vacances ou méchants tas de pierres. 


Nous avons été les témoins privilégiés d’une époque frontière, une époque qui n’existe plus.

 
 
 
 
 
 
 



 

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